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  • rumba

    Je la vois assise à l'une des tables rondes, un peu mélangées après la fin de la pièce montée. Il y a des chaises vides et des petits groupes, des jeunes debout autour des vieux assis. Les cols sont relâchés, les voix confiantes, les portes qui donnent dans le parc grand ouvertes. Il y a des petits groupes, du brouhaha, de la circulation. Je suis probablement sur la piste de danse, occupée à optimiser mon bonheur comme d’habitude. Elle entre dans la salle, ou elle est dans la salle et je la vois. Elle est en blanc, avec une robe bustier. Elle parle avec des gens (assise) en me regardant du coin de l’oeil, ou alors elle me fixe debout à travers la foule. Je ne sais, ça dépend de la réalité de sa présence (si elle est là naturellement c’est qu’elle est là, si elle est venue pour l’évènement ontologique c’est que je l’invente).

    Je la vois et sais que c’est la fin : elle est le symbole, elle est le moment, le signe. Je me fige, c'est la fin de mon sursis, et même si c'était prévisible, à l’échelle d’une vie on ne sait quand ça va arriver, ça a l’air l’infini. Je sais alors (mais je le savais au fond) qu’avec tous c’est la dernière fois, moi incapable trop incapable depuis toujours de faire un choix, incapable de tout faire cesser à cause de la vie merveilleuse et tragique (argument de poids), il fallait pourtant que tout cesse, ne serais-ce que par pudeur. Alors l’orchestre joue une rumba. Alors avec chacun d’eux je danse une danse tragique, je danse la dernière en oubliant en un instant la précédente et le précédent. A l’image de tout, du reste. Est-elle entrée ou était-elle déjà là ?

    Ca ne fait plus de différence, le vécu est vécu. Je parcours la salle du regard, et je vois que tous ils étaient là pour voir ma chute, mon choix, mon désaveu, ma négation de la nature, mon parjure.

    Alors je regarderai par la fenêtre et tout me semblera coloré, intense merveilleux. Je penserai à mon père, je penserai à mon destin, à mon histoire, à ma victoire, j’aurai foi dans la race humaine et dans l’amour. J’aurai un sentiment d’absurdité qui rachète tout. J’aurai l’impression d’avoir tout vécu. J’aurai l’impression que ça ne va jamais terminer.

  • l'oreille cassée

    Je vois ce que ça fait, l'hiver. On ne se rend pas compte, la couleur disparait petit à petit et surtout ne revient pas. Ou plutôt elle fait croire qu'elle est là, car c'est tellement un fade away qu'on ne s'en rend pas compte... Seulement parfois: "c'est hallucinant comme cette ville est grise, tout est couvert d'une fine poussière blanche, granite, calcaire, neige, givre... Tout est pâli. Pâle sale." Et demain, je ressors dans l'air frais, et je suis à nouveau toute contente, mais contente par illusion, parce que mon échelle de couleurs a changé faibli pâli elle-même et j'en vois, des couleurs.

    V. me dit qu'après la soirée VIP gala jet set squatée et consommée par nous ronds comme de queues de pelles, il s'est réveillé le lendemain dans un appart inconnu, allongé dans un lit pas défait. Ce ne doit pas être avec moi qu'il a pris la dernière bière. Mais moi, je me souviens déjà si peu de mon dernier verre. Du bol de la toilette à la rigueur (pas vraiment non plus). J'avais même laissé la porte d'entrée battre à tous vents.

    Mamie et maman m'appellent au bureau..."réception bonjour" ...dzzz...ça sent l'international..."c'est mamie" "pardon?" "c'est mamie", hyper drôle. Le directeur général est dans ma poche, il m'appelle tout le temps pour me dire que je n'aurai pas de vancances... ils ont donc une conscience! Dommage qu'ils ne la soulagent pas. Je veux pouvoir aller faire de l'escalade en Virginie. Je ne sais pas pourquoi tout d'un coup je parle de faits, personne n'a cette adresse. C'est que je ne peux plus penser. Mon mal d'amour ne guérit pas, guérit pas, guérit pas... et musique à l'oreille s'est cassée. Je ne peux plus prendre l'autobus pour un nuage...mon mal d'amour ne guérit pas. Qu'est ce que je vais faire.

    Je sens mon poids sur le coeur, immense. Mais je le sens moins que la semaine dernière. Tout ça est devenu très réel et s'est transformé en simple désir constant de saisir le téléphone.

    Crim'! Je sens mon poids sur le coeur, immense!