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passoire

J’ai 26 ans et je me sens vieille, tour à tour jeune et vieille, je comprends ce que tu disais à il y a maintenant plusieurs années sur ton désir d’être vieille pour être débarrassée de tout un tas de scrupules et d’insécurités qu’on a maintenant, maintenant on est entre deux, mieux qu’à l’adolescence mais moins dans la vie, et sans doute sera-t-on de moins en moins dans la vie
J’ai peur de perdre les gens
Et en étant heureuse de me perdre moi-même,
Je ne me sens plus tiraillée, ni prise dans un jeu de force
Mais cela au prix de l’oubli, toujours, dont je m’accommode bien ou mal selon les temps,
Bien souvent, mal aujourd’hui
J’essaie de me concentrer pour me souvenir de tout ce dont j’ai à me souvenir,
J’allais envoyer à un texto aujourd’hui à Chloé pour savoir ce qu’elle m’avait dit qui m’avait tellement effondrée et mis en colère devant le cercueil de manou, lorsque je lui ai caressé le front – je me souviens, au moins, de la consistance de son front glacé
Je ne me souviens plus du trajet que nous avons fait à la messe, de si j’étais avec Johnny ou non, je dirais non
A propos de lui aussi il y aurait à jaser, à propos de ma culpabilité qui articule toute la relation que j’ai avec lui, qui en fait tout l’affect
Là pour le coup je me sens prise en sandwich – quoiqu’il me dise que c’est seulement que ça prendra du temps – mais je ne peux pas écrire librement ici à propose de cela parce qu’il a le code – prise en sandwich de proximité physique aussi
Je ne peux pas écrire librement non plus d’un éventuel désir pour des hommes – quoiqu’il n’existe pas, ou virtuellement, ou qu’il existe par ma surprise qu’il n’existe pas
Il ne faut pas oublier qu’on est presque toujours déçu avec un homme, ce n’est jamais comme on s’imagine que c’est, ou comme on a besoin que ce soit. Cela je le sais, je ne l’oublie pas. Ce que j’adore moi, c’est très logiquement comment je l’imagine ou comment j’ai besoin que ce soit – et ce n’est pas réalisable.
Conversation dans l’auto avec N.W., à qui je demandais comment elle aurait vécu le fait de n’avoir jamais été avec un homme et de toujours resté stuck avec moi (chose envisagée parce qu’elle m’a écrit en ce sens au dos du croquis du château qu’elle m’a offert) – si ça n’allait pas la hanter ; mais elle est toujours infiniment rassurée, infiniment sans problème, apparemment le problème ne se posait pas dans la panda verte.
Mais je diverge de la mort, de laquelle je voulais me souvenir – c’est pour cela que j’étais là. L’heure tourne et je ne me souviens de rien, sauf de mon rêve. J’aimerais tellement retrouver un souvenir nouveau ! un duquel je ne me serais jamais souvenue avant ! mais j’ai tout oublié. Et j’ai un silence d’or en moi, un autisme de passoire, une chape de neige. Je me dis que l’année passée, et les autres, sont entrées en moi comme de l’anesthésie. Je n’ai plus guère de culpabilité, que de la peine… je n’ai même plus peur d’être seule ! j’ai juste peur d’oublier, mais cela aussi je l’oublie, et je pars courir après autre chose… c’est que le centre de ma vie n’est plus moi.
Que mon rapport avec ma mère n’est pas résolu !
Elle a fait tous mes coming out à ma place. Ça me réjouit pour ce que ça signifie, mais c’est vache, ça annule, d’un revers, ces années de tabous qu’elle m’a imposé. Je ne m’empêche pas de continuer de tout lui reprocher, verbalement, inlassablement… c’est fou que ce soit sur elle que les problèmes se chargent.
Je n’ai pas besoin d’aide
Je vieillis, je m’anesthésie, je n’ai pas besoin d’aide parce que mon écorce durcit
Il faut que j’appelle douglas
Je ne perds plus jamais pieds !
A l’intérieur de la chambre d’hôte, transformée en tout blanc (y compris moquette et fauteuils), elle se retourne sans cesse dans son lit, et n’a plus le temps de noter les citations. Aussitôt citées elle doit se retourner, comme une carpe elle fait des sauts, pourtant l’atmosphère feutrée les étouffe, et l’odeur de rose qui imprègne les draps en fait autant. Elle voudrait sauter du moindre parapet dans le Cher, aujourd’hui – c’est ce qu’elle fait dans ses draps, mais c’est un calvaire - … par excès de calme, pour l’odeur des marronniers, par amour peut-être, ou par absence, par impuissance et par curiosité, pour provoquer quelque chose parce qu’au fond, dans la vraie vie se dit-elle, il n’y a rien. Elle dit « c’est fou comme l’histoire ne m’intéresse pas, c’est comme la politique en même pas actuel, au fond il n’y a pas grand-chose qui m’intéresse à part la littérature et la poésie, c’est que je vois pas l’intérêt d’avoir un cerveau si ce n’est pas pour construire un monde parallèle… »
Elle oublie à cette occasion qu’elle devait parler de la mort, que c’est pour cela qu’elle est là. En marchant dans l’allée du potager, elle se concentrait sur le crissement de ses chaussures exactement dans le même effort, en se demandant si elle l’entendrait de la même manière quand elle aurait soixante ans, ou plutôt en ayant peur de ne plus l’entendre, en sentant l’extrême précarité (anormalité et préciosité) de sa perception du sens de ce bruit, et Nathalie W. lui a demandé pourquoi elle souriait « je pensais, tout en me demandant si j’entendrais le même bruit de mes pas quand j’aurais soixante ans, bref en pensant des turcs comme d’habitude quoi, à une épisode… » bref elle pensait, ce jour là, tous ses mouvements, en sentant l’air frôler se bras, en sentant ses jambes et son ventre lourds, en sentant les odeurs le plus qu’elle le pouvait, que la nature n’allait pas durer – la sienne.
Aussi, est-elle revenue en auto à Paris, où elle est tombée sur deux partenaires en bord de table et de boulevard, le bistrot ressemblait à un film de Lynch, avec un barman aux yeux étranges et un pianiste de jazz tatoué sur le crâne et sourd d’une oreille, et un visage tel qu’on l’aurait cru aveugle. Personne dans le bar, les deux copines à la petite table sur la rue, nous nous asseyons donc, A.S., charlotte, N.Jeanne et moi et A.S. me chuchotte de demander « un wisky au prix voisin »… on parle assez bas, charlotte porte une jupe verte étrange sur un corsaire, (je suis habillée comme une espagnole, dit-elle, en me décrivant le sentiment de liberté qu’elle en a éprouvé en pédalant sur son vélo).
Ce matin, j’ai eu le culot de dire à N.H.J.C. « je ne sais pas si ma vie est intéressante ou pas », le culot de lui dire ça à nonoces. Je manque cruellement de tact. Elle voulait, d’ailleurs, un câlin, que je ne lui ai pas donné – j’étais TERRIBLE.


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