10-09-06
Il y a quelque jours j’écrivais sur le papier à D. que je perdais mes mots pour exprimer les vraies choses et me sentais un peu autiste; c'est que ce pauvre langage ("mon amour, ces pauvres mots..." -soupir dans l'oreille) est le seul terrain commun avec tous ces gens que je ne connais pas alors on passe notre temps à parler, puisqu'il faut (on veut) se comprendre, et tous ces signes qui, avec des gens qu’on connaît, passent par d’autres voies que les mots là il faut les forcer à passer par le langage et ça prend des efforts et de l'agitation -pour que si peu de ce qu'on voulait exprimer arrive à être transcrit en mots...-, on se force, on exprime, on décrit, on raconte sans cesse, et toute cette parole, moi ça m’épuise. (ce pour quoi je n’arrivais pas à lui parler au téléphone).
M. s'est excusé pour avant hier, il est mignon mais des fois c'est un boulet.
J'ai le cahier bleu et la cahier brun de Wittgenstein qui me menace sur mon bureau devant moi. Je dois rédiger ce putain de projet de mémoire de DEA pour la semaine qui vient, je lis sur l'intersubjectivité chez Husserl et cette histoire d'analogie ne me satisfait pas du tout, merde. Quand à l'action collective, je ne comprends même pas comment elle est possible, ni même la communication à vrai dire. Il faut pourtant que je résolve mon aboutissement au solipsisme, ma vie sera plus simple et moins pleine d'abérations comportementales. En fait si, ok pour l'action collective, ce sont les valeurs collectives dont je ne comprends pas comment elles sont possibles (valeur au sens moral).
...sois patiente...il y a le doc, après. D'abord la communication, puis le vivre ensemble, l'agir ensemble et le politique, puis la morale. Sinon tu ne t'en sors pas (je ne m'en sors pas)
Très drôle Colloque de Cerisy sur Soljenitsyne, je commence par une des dernières conférences (la découverte de la souffrance salvatrice, un truc comme ça), super exposé ronflant de références bibliques et de majuscules, donc l’absurde, Prométhée, Job, le Verbe, la Grâce, la Révolte etc, et là discussion : 12 personnes qui se jettent sur ce pauvre bonhomme sans aucun tact : « je ne crois pas qu’il y ait trace du theme de l’absurde dans l’œuvre de S… » « je ne vois aucune entreprise prométhéenne dans le Premier Cercle, bien plutôt chez Yvan Karamazov… » « vous surinterprétez les textes avec toutes vos références au christ » « ah oui, et au Verbe » « c’est vrai, et à la Grâce » « je ne crois pas du tout qu’il s’agisse de révolte au sens que vous donnez au terme dans… » etc., le pauvre homme s’est fait asmater la gueule. Je me dis qu’ils devaient en être à leur troisième jour de colloque, couteau entre les dents, et ne pouvaient plus se blairer. Rafraîchissant en tout cas...
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Jocelyn
C’est drôle le rêve qui a suivi, y avait plein de références à ma journée, d’abord une sorte d’oral d’admission au master 2 avec Jocelyn Benoist, corpulent, pas très jeune, très prétentieux et très fort, très sûr de lui qui m’intimidait –d’ailleurs j’oubliais tout et était très mauvaise, et j’essayais de lui faire sentir que je suis bonne, en fait, et j’y arrivais pas, je sentais que le charme n’opérait pas et qu’il ne voyait pas qui j’étais et qu’il me méjugeait et ne m’aimait pas, ne me remarquait même pas, et allait me recaler ! et à un autre moment, depuis un escalier, il se retournait vers moi et me donnait des conseils confidentiels (des clefs) pour réussi à être la meilleure, dont le plus important qui me semblait LA clef : « et…lisez la fin des chapitres ! » disait-il avec l’air entendu et moralisateur; c’est vrai que je disais à ma coloc avant de m’endormir que je ne lisais pas toujours les fins ; et ce conseil me marquait tellement dans le rêve qu’il m’en reste quelque chose là, c’est comme si dieu avait parlé et me donnait une seconde chance d’être la meilleure des meilleure, à cette condition (lire la fin des chapitres), condition évidente que je connaissais depuis le début mais n’avait pas l’autodiscipline pour l’appliquer, là encore il suffisait qu’une autorité masculine me le dise ; toutes ces choses que je sais que je devrais faire, au fond, I’m craving que quelqu’un me le dise, c’est comme le flic dans l’état de NYC qui m’a dit de conduire plus lentement m’a ainsi permis (au sens de : rendre possible) de le faire. Jocelyn Benoist m’a autorisé à lire la fin des chapitres en rêve !! youhoo ! Et ensuite, dans le rêve, on partait (il devait partir et je le poursuivais/suivais, je crois) sur un ponton flottant sur une mer agitée, ou une barque, un peu dangereux. Et après je me trouvais avec les amies du collège dans un hall de colonie de vacances (de tournée) avant le grand départ du retour dans les maisons, et personne ne m’aimait trop (typique des rêves paranoïaques récurents), je me sentais trop honteuse et pas bien, et je me changeais et le DG arrivait et j’étais en culotte et je cachais mes seins, et je me disais « mon dieu mais ça n’arrive que dans les rêves ce genre de situation horrible où on est tout nu en public, comment ça se fait que ça m’arrive en vrai !? » et HEUREUSEMENT ma coloc a passé la tête par la porte et m’a réveillée avec un grand sourire. Tout ça, quoi… c’est bizarre, quand même.
J’ai hâte de voir à quoi ressemble le vrai Jocelyn Benoist. -
Gare de l'Est
Paris again et définitivement, ça va, hier drôle de journée où j’étais assez contente et tout d’un coup tout (cet élan toujours un peu excessif que je ressens souvent, et qui est à la limite…) s’est converti en tristesse très profonde, peut-être j’avais rêvé de papa (malade et innocent, comme toujours ces derniers temps, et on pouvait y faire quelque chose ! pour m’en souvenir : il était tout gonflé d’air), peut-être Johnny est amoureux, peut-être que ça m’épuise au fond d’être super-cool avec des gens que je ne connais pas et surtout qui ne me connaissent pas, c’est étrange parce que ça ne me coûte pas du tout, cette espèce d’inconscience, ça a l’air d’être un mode d’être qui m’est également propre et naturel, une passade j’imagine, alors pour quoi, assise devant la Gare de l’Est à attendre, je me suis sentie aussi infiniment seule et absurde ? Il ne m’avait pas délaissée, pourtant, il ne m’avait pas posé un lapin pour une autre, ça ne m’a même pas effleurée le train était en retard c’est évident et pourtant c’est tellement ce qui s’est passé dans mon cœur*. Et M. qui me dit tout à l’heure avec son tact habituel « égoïste ! Tu veux le garder toute pour toi » et c’est tellement faux, je suis très objectivement heureuse, je serais très triste d’ailleurs si la situation était celle-là, mais je ne sais pas pourquoi je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer devant cette putain de choucroute –dommage qu’il n’y ait pas eu de camera pour m’attraper en larmes, ridicule en face d’une assiette à moitié pleine et d’une chaise vide et la serveuse qui fait des blagues et me dit « ça va passer (il est parti ? j’enlève l’assiette ? et moi, mouvement de balais de la main entre deux reniflements), reprenez donc du chou, c’est bon pour votre régime ! », très cinématographique.
Après j’erre, je me trouve sur l’esplanade de Beaubourg éclairée par une lumière automnale très douce, j’appelle ma blonde qui n’a pas le temps –ça coupe, d’ailleurs-. Le film de Ken Loach a assis ma journée et achevé de m’essorer. Petite salade, blabla colocatairien –je suis vraiment un boulet, j’ai péroré pendant une demi-heure, beuh- et Soljenitsyne.
*A la réflexion : ici je manque de confort affectif, dit confort incarné par Johnny. D’où mes hoquetements soudains -
Canal de L'Ourcq et perspective sur nos vies
Hier soir le Canal de L'Ourcq était trop beau, tout le monde pique niquait au bord sous la plein lune, et les péniches, et l'air tout doux.
J'avais besoin de lui parler pour lui faire une place dans ce monde, c'est trop important pour moi de ménager un espace de communication avec elle dans ma vie quotidienne sans elle, sinon je suis comme dans un rêve-cauchemar en attente de quelque chose qui n'est pas accompli, la vie parisienne ne peut s'installer sans un quotidien avec elle dedans. Ca me brûle de l'appeler, de lui parler, beaucoup, normalement, naturellement, il me le faut pour que ma vie -n'importe laquelle de mes vies, toutes mes vies- soit réelle. Parce que les choses n'ont pas de sens si elle n'occupe pas sa place, si je ne les lui raconte pas, simplement, si je ne sais pas ce qu'elle fait, parce que sa vie est aussi une perspective (comme une perspective en cinema ou en architecture, une prise de vue quoi) sur ma propre vie dont je ne peux plus me passer, parce que son regard je ne peux plus m'en passer non plus, et son regard sur sa vie à elle je ne peux plus m'en passer non plus, parce que c'est la même chose tout ça. -
Plumed Serpent 2. Personnages et insatisfaction.
Le Plumed Serpent, très inégal, les personnages trop décrits -donc trop extérieurs à nous- on ne sait trop de quel point de vue omniscient, on croit que le personnage principal c’est Kate puis au beau milieu du roman tout d’un coup l’auteur change de protagoniste et pour un chapitre commence à nous décrire le point de vue (la vie intérieure) de Ramon et Cipriano et cela très maladroitement, nous donnant l’impression qu’il opte par paresse pour la solution de dire les choses au lieu de nous les faire comprendre (à travers le regard de Kate ou autre), qu’il nous fait un petit topo parce que ça l’arrange pour plus tard. Mais là je ne vois pas comment ce petit saut en Ramon et Cipriano se justifie dans l’articulation du roman (dans son dynamisme interne), la narration oscille et hésite entre un mode et l’autre, hésite, girouette, et opte toujours pour ce qui est le plus simple (et laisse du coup l lecteur comme 2 ronds de flanc). Si c’est comme ça on n’a pas besoin de le construire, un roman.
Et de toute façon cette mise au point sur Ramon et Cipriano par focalisation interne vient un peu tard, le lecteur s’est déjà fait une impression d’eux à travers Kate, heureusement. Cela par contre, au début, ne nous est pas autorisé pour cette dernière, que l’auteur nous livre toute composée. Au moins, les deux autres on peut les mettre en question nous-mêmes puisqu’’ils nous sont donnés seulement à travers le regard de Kate (et non par une description extérieure), parce que : si ça n’a pas de sens de discuter la description livrée de l’auteur (pour Kate par exemple, donc on prend Kate telle qu’il nous la donne sans aucun jeu ou marge de manoeuvre), on peut le faire ce la perception qu’on a d’un personnage donné à travers le vécu d’un autre personnage. Soit : Ramon et Cipriano apparaissent dans la vie de Kate, que nous suivons, mais à cette perception ils ne se réduisent pas. [alors qu’encore une fois il est presque absurde d’affirmer la transcendance du personnage par rapport à ce que l’auteur nous donne, sauf si l’on a le goût des noumènes] Il y a du jeu entre le regard de Kate et le notre, il y a une possibilité (c’est pour ça que dans Faulkner c’est toujours un personnage qui raconte, comme ça on peut ne pas le croire) ainsi l’auteur nous laisse toute marge de manœuvre, et dieu sait qu’il a découpé le caractère de Kate suffisamment pour que l’on se méfie ou au moins que l’on ait pleine conscience de la relativité de son point de vue. Ce qui est trompeur c’est d’ailleurs qu’on a l’impression qu’il le fait à dessein (expliciter comme ça les biais de Kate) pour que l’on en joue dans notre appréhension des autres personnages/expériences, par exemple le tout début, la présentation de Owen et Villiers tellement caricaturaux dans le regard de l’auteur qui les JUGE ouvertement (qui est celui de Kate également on le sent, même si elle ne se l’explicite pas, l’auteur prend pour lui ce qu’il ne peut lui faire dire parce que c’est trop tôt, et subrepticement il nous incite à prendre parti en donnant une description si caricaturale; mais en même temps il montre Kate sous un jour très « tranché » aussi –pour ne pas être le dit d’avoir pris parti et montrer que c’est son point de vue à lui et qu’il respecte les règles du roman) ; ainsi à la fois : tous les personnages sont égaux sous le regard (et la création) de l’auteur, ainsi, suggérant que c’est le regard de Kate qui sera prégnant mais nous la montrant dans le même temps si caricaturée, il nous enjoint à la circonspection concernant ce qu’elle va juger ou vivre, et nous enjoint par ce fait à l’ouverture.
et parfois ils agissent et on ne nous donne aucun motif, alors certes on se les figure mais comme jusqu'ici tout était fourni là on est pris au dépourvu et on oublie de faire appel à interprétation
ECRIRE CA C’EST COMME SI TU DISAIS QUE FLAUBERT A ECHOUE PARCE QU’IL A ECRIT UN ROMAN TOUT PLAT (alors que c’est ce qu’il a voulu faire)
A lieu de toujours partir de ta propre conception, demande toi un peu pour une fois ce qu’a voulu faire l’auteur et accorde-lui d’emblée un peu de crédit.
Alors : on recommence : qu’a voulu faire Lawrence ?
[moi je crois quand même que ce roman est mal fait –au delà de toutes ces qualités]