Le texte de Judith est effectivement très juste. Effectivement mon email a eu exactement pour origine ce désir violent et panique de raviver, pour moi et pour les autres aussi.
Pas parce que je trouve que tout le monde oublie et qu’on est des petites crasses, mais parce que moi j’ai du mal à dealer avec la tension qu’il y a entre la nécessité bien évidente de l’oubli (de poser son fardeau) pour pouvoir tout simplement vivre, et la nécessité de tout le temps le porter avec soi et surtout l’actualiser pour ne pas être une fraction de soi. Oui, il faut porter les morts avec nous et les faire vivre en nous ; pas tellement pour eux mais pour nous, sinon déposer son fardeau (nos morts et notre vie douloureuse avec) revient à déposer un bout de soi SI important, ça schizophrénise. Moi j’ai ce grand problème : soit j’endosse le fardeau terrible de la filiation et je crois (et je le met en oeuvre) que j’ai un destin tragique et que je vais mourir, soit je le dépose et je me scinde pour me sauver (ça marche très bien). Résultat à chaque fois que je reviens à Bordeaux il me faut plusieurs jours de crise ontologique intense pour me rassembler, me réconcilier avec ce que je suis comme tout, ce qui inévitablement fait exploser tout le moi que je pensais être finalement (le moi sauvé et heureux) mais en fait non, non parce que j’avais (d’abord activement puis petit à petit je l’ai oublié) laissé ça sur le bord du chemin, alors ça me prend une reconfiguration de l’ensemble qui passe par la traumatisante question « mais bon sang, je suis qui ?!? ». Cette longue réappropriation de l’ensemble des strates de mon moi est toujours pénible, et souvent un échec. Ou plutôt ce n’est jamais dans ces moments là que, tout simplement, je peux vivre ma vie heureuse au premier degré. Alors vous me direz : oui, c’est un problème d’ordre psychologique, il faut que tu arrives à t’approprier et endosser tout ce « moi » de l’horrible sans te noyer dedans forcément, comme par un processus d’alchimiste qui le sublime en quelque chose d’autre de positif et de riche, qui devienne un fond pour ton bonheur. Oui oui ! J’ai du mal à dépasser le stade de la fusion, mais ça c’est la faute de papa aussi qui m’a élevée dans ce truc de filiation fusionnelle pas très sain, c’est pas très sympa surtout s’il se fait mourir après.
Ce qui me mène à la deuxième chose, là pour tout ce dont je parle je suis toute seule. C’est normal, pour me sauver moi. Mais de plus en plus, à côté de mes problèmes à moi, je ressens une grande tristesse toute simple. Le bon côté du truc c’est que c’est probablement parce que mes problèmes vont mieux que ça me prend moins d’énergie pour sauver ma peau alors j’ai un peu de temps pour être naturellement triste, pour papa et pour moi, et pour tout le monde. Mais pour papa surtout, je dirais. Pauvre papa... C’est une pensée immense que je n’ai jamais eu le temps d’avoir, parce qu’elle présuppose que moi je sois sauve, et j’ai été tellement occuper à me sauver que je n’ai pas pu penser à lui... Mais maintenant je l’ai cette pensée et je trouve ça dur qu’elle n’arrive que maintenant, cette tristesse infinie, c’est comme si c’était trop tard, ça m’angoisse terriblement comme si j’avais raté le train du deuil et de la consolation mutuelle; parce que c’est là qu’on a besoin des autres pour se rappeler et pleurer ensemble mais 4 ans plus tard il ne faut pas trop en demander…Mais d’où mon sursaut, quand même.
C’est le grand challenge du sursaut (le challenge est ce qui a produit le cri), de mettre à l'épreuve la possibilité d'un "nous" qui pour moi jusqu’à présent n’est en aucune manière vécu à un niveau intime (on comprend maintenant pourquoi). Le "nous" de "seul avec nous-même", quand je l'ai écris n'était effectivement pas du tout collectif. Je pensais (sentais) que certes oui il y a une suite à la mort dans l'entretien du souvenir, une suite pas morbide comme le dit si bien le texte. Mais quand l’expérience qu’il s’agit de raviver est une expérience d’une solitude indépassable ce n’est pas si sûr que ce soit une suite, et que ce ne soit pas morbide. Alors c'est rapidement insupportable parce que ça ne se dépasse ni ne se soulage en rien, le ressassement de souvenirs de soi en soi. Suis-je vilaine de dire qu’il n’y a pas de nous, de parler d’expérience d’une solitude infinie ? Pour moi, l'expérience de papa dans ses dernières années et dans sa mort, dans tout son caractère "extrême" et son horreur, n'a pu être vécue que très intimement par chacun tout seul. Parce que dans une telle douleur on a tous dû faire appel à nos plus intimes ressources pour l'affronter. Et ces dernières forces il a fallu aller les chercher dans les derniers retranchements de notre (chacun) moi profond. La pulsion de vie qui vient à notre secours au dernier moment quand on va mourir de soif dans le désert est de nature tout à fait inconnue inconsciente et propre à chacun, tout d’un coup une dernière mécanique se met en marche on ne sait d’où. Oui, il y a la famille, mais non. Quand on est concrètement aux prises avec les vraies choses et la mort (de soi ou de l’autre), il n’y a plus que le fond du soi. Chacun sa merde comme on dit, beaucoup trop occupé à sauver sa propre peau, avec certes de l’empathie pour son voisin (ou ses frères et sœurs) mais quand on est un enfant dieu merci ça se déclanche tout seul, les mécanismes de survie, et c’est effectivement indéniablement très privé, ça vous prend tout un être..
Ce qui a rendu tout ça, qu’on veuille le nier en parlant de se « serrer les coudes » (ce qui à un certain niveau est évidemment arrivé) très -nécessairement, au sens d'une question de vie ou de mort-, profondément solitaire sans qu’on le sache forcément. Mais il faut le dire. C’est fou comme ça a de la force et de la ressource un homme. Oui, il n'y a personne qui connaisse mon expérience de la mort de papa ni mon expérience de papa tout court, et ça c'est indépassable. Certes, cette incommensurabilité des expériences est le lot de tout le monde, on deale avec tous les jours, MAIS dans la mort, dans cette situation limite très particulière elle devient intolérable, tout simplement parce que la personne qui fait le lien n'est plus là. Autrement dit papa est papa pour moi et papa pour Chloé mais s’il est vivant il rassemble EN LUI les différences et contradictions que sa complexité propre dépasse, son unité transcende la radicale hétérogénéité des "deux" papas et l'annule. Mais la mort coupe ça et nous rend prisonniers de la seule expérience , nécessairement singulière et passée. Il n'y a donc plus de rapport entre le papa de chloé et le mien puisque plus de rapport entre son expérience et la mienne, on ne peut plus parler. C'est tout.
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Réponse si juste de ma petite cousine
Un jour, j'ai poussé la porte où était inscrit : "Diminue la douleur de la distance", et je suis entré dans une salle du palais de la mémoire. Il y avait partout des livres vivants. Entre mille autres de ces livres vivants j'ai choisis d'explorer la douleur de l'abscence d'un être aimé. Il m'est aussitôt apparu que cette douleur était une maladie guérissable. Je me suis aventuré plus avant dans la salle. Entre mille autres voix, j'ai entendu ceci : "Plutôt que de t'enfermer dans le chagrin ou l'indifférence, cultive les sensations que l'être aimé a laissé en toi, redonne vie, dans tes dedans, à la tendresse, à la douceur. Si tu revivifies ces instants de bonheur passés, si tu les aides à pousser, à s'épanouir, à envahir ton être, la distance peu à peu se réduira, la douleur peu à peu s'estompera. Tu peux recréer ce que l'oubli a usé."
Henri Gougaud -
le cri de la mort qui tue
Je voulais juste vous dire que j'ai une douleur infinie pour la mort de papa, que je trouve la vie impossible si des choses comme ça peuvent arriver, que je ne comprends pas comment la vie peut continuer après, comment j'ose continuer ma vie comme je le fais, que je trouve ça d'un tragique indicible, avec une suite impossible, ou plutôt que je trouve ça impossible que ce tragique n'ait PAS DE SUITE comme il n'en a pas , il n'y a personne, personne qui me le dit dans ma vie moi, que c'est INSUPPORTABLE que papa soit mort comme il est mort avec nous si désarmés devant tout ça pendant tant d'années, c'est cette impuissance qui me fend le coeur, comment peut-on laisser des choses pareilles arriver, et essayer de toutes ses forces de lutter contre mais personne ne peut rien et la tragédie arrive, pour tout le monde, et après le silence, comment est-ce possible? Après ça, il ne nous reste que nous même. C'est monstrueux, injuste, contre nature, il ne devrait jamais rester à personne que soi-même. Et on ne devrait jamais mourrir tout seul, et on ne devrait jamais laisser les autres comme ça désarmés. Et on a pour toujours cette impuissance devant l'absence de suite, parce que la mort n'a pas de suite et on est tout seul avec. C'est dégueulasse.
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le plus beau cadeau
C'est tellement, tellement bon que tu me parles. Ce n'est pas arrivé depuis des années, enfin. J'ai besoin qu'on me parle de sa mort, à mon père, maladivement besoin. Il n'y a personne, personne qui s'en souvienne et qui me le rappelle. Tout le monde me laisse oublier ma douleur, cette douleur insoutenable, impossible, probablement inaudible. Il faut la dire, pourtant, il faut se la rappeler, et la partager, il faut que je la partage, elle meurt, là au fond de moi, de l'oubli, mais elle est brûlante, et tu sais PERSONNE ne s'en souviens, personne n'y pense ou ne me le rappelle, ni ne m'en parle, et c'est tellement merveilleux que tu t'en souviennes et y pense.
et la vie me semble tellement impossible maintenant, sur des fondations pareilles, comment puis-je oser vivre de cette manière, vivre tout court en oubliant toute ma vie d'avant? Comment est-ce que j'ose faire ça? Mais qui suis-je donc?
Chérie, ce soir c'est un des plus beaux cadeaux que l'on m'ait jamais fait que tu me fais là. Tu me parles de mon père, de mon ancien moi, de ma douleur, et en faisant ça tu me rassembles (ça fait mal). Tu me fais penser que je ne pourrai jamais aimer quelqu'un qui ne pourrait pas faire ça.